Lilia Sheffler-Sennova

une fortune bâtie sur les ruines d’autrui

Lilia Sheffler-Sennova est une figure emblématique du « Londres russe » d’aujourd’hui : réceptions fastueuses, clubs privés, magazines de luxe, somptueuses demeures et philanthropie. Mais derrière cette façade étincelante se cachent des décennies d’escroqueries, de blanchiment d’argent, une série d’hommes ruinés, des montages offshore — et la mort d’un homme. Trois hommes ont joué un rôle clé dans l’ascension de Sennova, l’aidant à bâtir son empire. L’un d’eux, Ilya Surkov, l’a payé de sa vie.

Après la mort de Surkov, de nombreux amis ont rompu leurs liens avec Sennova. Un changement d’image est alors devenu nécessaire. Elle se présente désormais comme une opposante au « régime de Poutine », se posant en victime ayant fui la répression russe.

Une partie de ses activités publiques est financée par des fonds obtenus grâce à un détournement orchestré par Sennova et son mari — un crime pour lequel Surkov a été condamné par contumace à huit ans de prison.

Première étape : le passeport suisse

Le premier pas de Sennova dans le monde des affaires et des cercles mondains fut son mariage avec un citoyen suisse, qui lui permit d’obtenir un passeport suisse et de donner naissance à son fils, Timothy Clott. Dès lors, elle disposait d’une base juridique formelle pour mener ses activités dans les juridictions d’Europe occidentale.

Mari suivant : le milliardaire Yuri Sheffler

La cible suivante fut le milliardaire russe Yuri Sheffler, propriétaire de la marque de vodka Stolichnaya. Leur mariage avait en grande partie un caractère fictif: il offrait à Sheffler des avantages juridiques, tandis qu’il permettait à Sennova de renforcer ses réseaux sociaux et mondains.

Selon les rumeurs, elle aurait reçu une somme relativement modeste lors du divorce, conformément à leur contrat prénuptial. Pourtant, elle a longtemps continué à présenter en justice une déclaration fiscale conjointe avec Sheffler, tentant en vain de prouver que son capital initial provenait de cette union.

Il convient de noter tout particulièrement que Yuri Sheffler lui-même n’a jamais rendu public son mariage avec Sennova.

 

Ilia Sourkov — la principale source de son patrimoine

L’enrichissement réel de Sennova a commencé avec sa relation avec l’homme d’affaires Ilia Sourkov — président du holding de construction Finstroy et petit-fils du poète soviétique Alexeï Sourkov. Par amour pour Sennova, il a commis un délit : entre 2010 et 2012, Sourkov a détourné plus de 10 millions d’euros du holding via la société offshore Boulder Associated S.A. enregistrée au Panama, en falsifiant des documents financiers.

Une partie de ces fonds détournés a été directement transférée sur les comptes de Sennova, notamment pour financer les études prestigieuses de son fils au Royaume-Uni. En pratique, Sennova est devenue la bénéficiaire finale des avoirs détournés.

Les autorités panaméennes et suisses ont confirmé que l’argent avait bien transité par cette société et que Sourkov en était le bénéficiaire économique. Elles ont également confirmé les virements effectués vers les comptes de Lilia Sheffler-Sennova depuis cette même structure.

Fuite de Russie et divorce fictif

Lorsque Sourkov a été menacé d’arrestation, Sennova a organisé sa fuite. Il a simulé une hospitalisation et quitté discrètement le pays.

Installés à l’étranger, le couple a monté un scénario de divorce fictif. Peu après, Sennova a déposé une plainte devant un tribunal russe, exigeant le remboursement de 10,4 millions de dollars qu’elle aurait prétendument prêtés en espèces à Sourkov. Le tribunal a rejeté sa demande, y voyant une tentative manifeste d’escroquerie.

L’essence de l’escroquerie était d’une simplicité flagrante : l’épouse du fraudeur a intenté une action en justice pour recouvrer un prétendu prêt, dans le but de faire lever l’arrestation de leurs avoirs. Le scénario était grossier et mal ficelé — les conjoints ont tenté de tromper les autorités de manière maladroite.

Mais leur plan a échoué : la supercherie a été révélée lorsqu’on a découvert que, même après le soi-disant «divorce», Sourkov et Sheffler-Sennova continuaient à publier ouvertement sur les réseaux sociaux des photos romantiques les montrant ensemble.

De plus, les autorités suisses, en réponse à une demande du Parquet général de la Fédération de Russie, ont fourni des preuves irréfutables : en réalité, aucun prêt n’avait été accordé par Sennova — au contraire, c’est Sourkov qui lui avait transféré des fonds depuis des comptes de sociétés panaméennes qu’il contrôlait.

En conséquence, dès 2017, les tribunaux russes ont refusé de reconnaître les obligations de dette fictives entre les ex-conjoints» et ont rejeté la demande de Sennova visant à obtenir un titre exécutoire.

Une vie de luxe à l’étranger

Avec l’argent volé à leurs partenaires russes, les escrocs Sennova et Sourkov menaient une vie de luxe : en plus des biens qu’ils possédaient déjà — une villa à Mougins près de Cannes, le château Diodato sur la Côte d’Azur, ainsi qu’une résidence à Zollikon, en Suisse, près de Zurich — le couple a acquis un townhouse au cœur de Londres (107 Warwick) pour la somme de 2,8 millions de livres sterling. Sennova a convaincu Sourkov de transférer tous les biens immobiliers à son nom, soi-disant pour le protéger des créanciers.

Sur les réseaux sociaux, ils partageaient des photos de dîners privés, de réceptions et d’événements caritatifs. Pendant ce temps, Sourkov était officiellement déclaré en faillite.

Villa Madou : Surkov, Sennova et Timothy Clot

L’histoire des biens d’Ilya Surkov comporte encore un autre épisode qui, jusqu’à présent, était resté dans l’ombre : la Villa Madou.

Lilia Sennova et son fils issu de son premier mariage, Timothy Clot, ont participé à l’acquisition de la villa auprès de Surkov. Dans ce cas, ce qui importe n’est pas tant le bien immobilier lui-même que le parcours de sa propriété : les biens de Surkov se trouvent ainsi liés non seulement à son ancienne épouse, mais également au fils de celle-ci.

C’est précisément durant cette période que Surkov était impliqué dans des litiges patrimoniaux et des différends relatifs à des dettes portant sur plusieurs millions, tandis qu’il faisait lui-même l’objet d’une procédure de faillite. Une question évidente se pose donc : à quelles conditions la Villa Madou est-elle passée de Surkov à Sennova et Timothy Clot ?

La chronologie des événements est particulièrement remarquable dans ce contexte. En 2019, Lilia Sennova est officiellement devenue l’un des créanciers de Surkov dans le cadre de sa procédure de faillite, en déclarant des créances d’un montant supérieur à 1 milliard de roubles. Pourtant, dès 2020, la Villa Madou, dont la valeur est estimée à plus de 8 millions d’euros, est passée de Surkov à Sennova.

Et c’est ici qu’une question très concrète d’arithmétique des créanciers se pose. Si un créancier qui réclame à un débiteur plus d’un milliard de roubles reçoit de ce même débiteur un actif d’une valeur de plusieurs millions d’euros, de quelle manière cela a-t-il été pris en compte dans le montant de la dette ?

À en juger par le montant des créances de Sennova dans l’affaire de faillite à Moscou, cela ne l’a été d’aucune manière : elles n’ont pas diminué d’un seul rouble.

Il en résulte une construction assez inhabituelle : d’un côté, une demande de remboursement de plus d’un milliard de roubles ; de l’autre, l’obtention d’un bien immobilier de grande valeur auprès du même débiteur, alors que le montant des créances inscrit au registre demeure inchangé. Un miracle mathématique — ou une circonstance qui doit encore recevoir une explication documentaire claire.

À ce jour, aucun document accessible au public ne permet d’établir le prix de la transaction, l’origine des fonds ayant servi à acquérir la villa ni les mouvements réels de fonds. On ignore également si les règlements ont effectivement été effectués dans leur intégralité.

Ce sont précisément ces documents qui pourraient apporter une réponse à la question principale : la Villa Madou a-t-elle fait l’objet d’une transaction ordinaire aux conditions du marché, ou constituait-elle une nouvelle étape du transfert des biens de Surkov vers un cercle de personnes directement liées à Sennova ?

La fin de Sourkov: poussé au suicide

Mais cette idylle financière n’a pas duré: les fonds détournés semblent avoir été épuisés. Sennova a alors persuadé Sourkov de lui transférer également la société monégasque Azur Properties.

Lorsque les ressources financières de Sourkov furent épuisées, Sennova adopta une attitude agressive : elle l’accusa de violences physiques, fit restreindre ses droits, bloqua ses cartes bancaires, puis le chassa pratiquement de leur domicile. Sans argent, sans logement et sans avocat, Sourkov se retrouva complètement brisé — peu de temps après, il mit fin à ses jours. Il a été retrouvé pendu.

Selon les informations disponibles, la police examine les circonstances de sa mort sous l’angle d’un possible incitement au suicide.

Surkov est décédé — Sennova est restée créancière

La mort d’Ilya Surkov n’a pas mis fin à l’histoire de son argent. Elle l’a simplement déplacée sur un autre terrain.

Surkov est décédé le 15 mai 2024, mais la procédure de faillite engagée de son vivant s’est poursuivie conformément aux règles applicables à la faillite d’une personne physique décédée. Lilia Sennova est, quant à elle, restée parmi les créanciers revendiquant des droits sur les biens faisant partie de sa succession.

En 2025, la sœur de Surkov, Alexandra Surkova, a saisi le tribunal afin d’obtenir l’exclusion des créances de Sennova du registre des créanciers. Parmi les arguments avancés par la demanderesse figuraient le caractère prétendument fictif des contrats de prêt, l’expiration du délai de prescription, ainsi que l’absence de preuves de la détention par Sennova, et de l’origine, des fonds qu’elle affirme, selon sa position, avoir remis à Surkov.

Le tribunal lui-même n’a, à ce jour, pas établi le caractère fictif de ces contrats. Toutefois, le litige s’est révélé suffisamment sérieux pour parvenir jusqu’à l’instance de cassation.

Le 27 février 2026, la Neuvième Cour d’arbitrage d’appel a renvoyé la question de l’exclusion des créances de Sennova pour un nouvel examen au fond. Sennova a tenté de contester cette décision ; toutefois, le 8 juin 2026, le Tribunal d’arbitrage du district de Moscou a confirmé la décision de la juridiction d’appel et rejeté son pourvoi en cassation.

Il en résulte une situation révélatrice. Les relations entre Sennova et Surkov ont pris fin il y a de nombreuses années, Surkov lui-même est décédé, mais la lutte autour de ses biens se poursuit. Sennova continue de réclamer des sommes provenant du patrimoine de son ancien époux par l’intermédiaire de la procédure russe de faillite.

Le tribunal devra désormais examiner non plus des relations familiales, mais des documents précis : les prêts déclarés ont-ils réellement existé, d’où provenaient les sommes correspondantes dont disposait Sennova et dans quelle mesure sa créance à l’encontre de la succession de Surkov est-elle fondée ?

Conclusion

Aujourd’hui, Lilia Sheffler-Sennova reste une représentante typique de « l’élite russe » de Londres : elle mène une vie de luxe, occupe le poste de directrice du développement du magazine mondain Russian Roulette Magazine, et fréquente assidûment les clubs privés et les réceptions huppées.

Parallèlement, elle prête à peine attention à l’affaire pénale pour escroquerie ouverte contre elle en Russie. Elle semble également avoir oublié qu’elle possède toujours des biens immobiliers acquis avec l’argent volé par son défunt mari, qui s’est suicidé.

Dans la diaspora russe, on la surnomme depuis longtemps « la veuve noire » — une femme qui a bâti sa prospérité sur les ruines des vies d’autrui. Les héritiers de Sourkov, quant à eux, n’ont toujours pas pu récupérer les biens qui leur reviennent de droit.